Nous avons tous besoin de reconnaissance. Un petit « merci » fait souvent le plus grand bien… mais pas toujours. Parfois, nous avons l’impression que nous sommes surtout considérés pour notre utilité. Est-ce bien cela que nous souhaitons? La pasteure stagiaire Nathalie Monot-Senn nous conduit dans la réflexion.

Lecture de Luc 17, 7 à 10

Lecture d’Esaïe 43, 1 à 4

MESSAGE

Est-ce qu’il n’y a pas quelque chose qui vous dérange dans ce texte de Luc ? … Parce que moi c’est clair dès le début, ce maître qui n’est pas reconnaissant du travail de son esclave, il me révolte. J’ai beau me raisonner, me dire que l’époque de Jésus est une autre époque… ça ne joue pas. Je suis une maman qui n’arrête pas de rappeler les 5 mots magiques à mes enfants : « dit bonjour, dit au revoir, dit pardon, dit s’il te plaît, dit MERCI ». Alors non, décidément ce maître qui ne peut même pas remercier son esclave, je ne l’aime pas ! C’est un mauvais maître, point final.

Mesdames, messieurs, ne soyez pas comme ce mauvais maître, dites bien merci à ceux qui vous servent ou qui vous aident, Amen, Bon dimanche !

Ah… c’est un peu court? Voyons…

DES PISTES

C’est vrai : généralement, ce que dit Jésus n’est jamais dit en vain. Et moi, malgré ma révolte avec ce texte, mes tripes me criaient que cela avait à voir avec la Grâce. Il faut donc trouver la raison pour laquelle ces 4 versets semblent arriver comme un cheveu sur la soupe dans ce chapitre et parles de la Grâce sans en dire un mot.  

  1. Est-ce que Jésus nous demande d’ignorer le besoin de reconnaissance ? Pas vraiment, car juste après, il y a l’épisode des dix lépreux et il s’étonne qu’un seul revienne dire « gloire à Dieu ».
  2. Est-ce que Jésus fait une démonstration absurde et ridicule ? C’est possible, puisque nous sommes révoltés par ce maître qui prend son esclave pour un robot. Pourtant, c’est vraiment ce qui se passait à l’époque, et même encore de nos jours : il n’y a rien de révoltant à ce qu’un patron demande à son employé de faire son travail et que celui-ci s’exécute. Ensuite l’employé reçoit un salaire et dans notre texte l’esclave reçoit bien son repas.
  3. Alors, il n’y a pas de problème ? Mais OUI il y a un problème ! Il nous est impossible d’entendre que cet esclave mérite seulement et uniquement son salaire pour le travail accompli ; qu’il ne reçoit aucune autre forme de reconnaissance de son maître : cela, et surtout dans la bouche de Jésus, ça ne joue pas ! Quand on pense à beaucoup d’autres textes de la Bible, il est impossible d’entendre de la bouche de Jésus qu’on peut vivre avec les autres dans une relation calquée sur celle du maître et de son esclave –ou aujourd’hui patron/employé. Oui, ça peut jouer tant qu’on reste le maître (et encore…) mais quand on est à la place de l’esclave-employé… à force on grince des dents et on le vit mal.

UNE TENSION

Dans cette histoire toute simple, il y a bien une tension : cela est venu brasser chez moi toute sorte d’exemples où, si l’on ne dit pas « merci », ou que l’on ne dit pas sa reconnaissance, les dents grinces. Car cette histoire, n’est-elle pas une histoire qui raconte ce que chacun d’entre vous fait lorsqu’il répond « de rien » au « merci » qu’il reçoit d’une autre personne ?

Bizarrement, j’ai soudain réalisé que parfois quand nous disons notre reconnaissance à quelqu’un, ça ne joue pas non plus. Prenons un exemple : dans un couple, les deux conjoints ne sont pas toujours ensemble, ils n’ont pas les mêmes agendas, ils ne font pas les mêmes choses au même moment. Il faut aussi qu’ils participent au fonctionnement de la maison et il y a autant de façons de s’organiser que de couples. Parfois l’un des deux réalise que l’autre a fait quelque chose pour le couple et dit « merci pour ce que tu as fait pour nous ». C’est gentil, c’est de la reconnaissance. Souvent d’ailleurs, l’autre répond : « de rien, c’était avec plaisir ». Mais il arrive aussi que cela laisse un goût d’incomplétude… Ou bien pire, l’un des conjoints a l’impression de n’être là que pour faire le boulot et qu’en plus l’autre n’a même pas remarqué tout ce qu’il a pu faire. Alors, il se fâche en disant « tu n’es même pas reconnaissant ! » et malgré les remerciements, les gestes de tendresse… rien à faire, ça ne joue pas !

Pourquoi ?

UNE CONFUSION

En fait, les paroles de Jésus nous poussent à rechercher ce que c’est que la véritable reconnaissance. Jésus pousse jusqu’à l’extrême la logique du « de rien, je ne suis qu’un serviteur inutile » –en grec on peut aussi traduire inutile par quelconque— : c’est-à-dire qu’il nous dit que dans une relation d’utilité, la reconnaissance n’est pas nécessaire ; seul le salaire, la récompense, l’est.

Cependant, le statut de l’esclave/employé, n’est pas supportable dans nos relations de tous les jours : nous avons besoin que notre être profond, notre humanité, notre existence soit reconnue, qu’elle ait de la valeur aux yeux des autres. Ici, Jésus nous permet de réaliser que nous sommes en fait dans la confusion de ce qu’est la véritable reconnaissance.

Nous confondons la récompense et la grâce :

  • le salaire pour ce que nous faisons, nous produisons
  • la reconnaissance parce que nous sommes, nous existons.

UTILITÉ = RÉDUCTION, RÉIFICATION

Être réduit à une production, c’est être réduit à son utilité économique, que cette utilité rapporte un salaire ou soit un don de temps, de bénévolat. Et être réduit seulement à ça, cela ne joue pas !                                                  
Parce que nous ne sommes pas sur terre pour être utiles. Nous ne sommes d’ailleurs pas toujours en capacité d’être « utile » : à la naissance, quelle est l’utilité d’un nourrisson ? Et à l’autre bout de la vie, une fois qu’on a travaillé toute sa vie, même si on n’a plus la force de travailler, on a bien le droit de vivre. Je peux ajouter à la liste les malades, les personnes handicapées qui ne peuvent pas travailler, ou qui travaille moins vite, moins longtemps… Et simplement chacun de nous, car personne ne travaille pas H24 : nous ne sommes pas des robots.

NE PAS ÊTRE = MANQUER

Si nous regardions notre vie sur la terre seulement en termes d’utilité ou d’inutilité, nous serions réduits à l’état de machines : quand on se sent inutile, cela peut être mortifère et impossible à supporter. Cela peut conduire ceux qui se pensent inutiles, à la dépression ou au suicide. Une personne qui perd son travail et n’arrive pas à en retrouver un rapidement, n’est pour rien dans ce qu’il lui arrive. Pourtant la société lui renvoie une image de poids économique qu’il/elle fait peser sur les autres. Cependant, cette personne est bien plus qu’un poids. Elle est aimée des siens. D’ailleurs, si elle met fin à ses jours, ses proches seront tristes, elle va leur manquer : ce ne sera pas à cause d’un manque de salaire… ce sera à cause de tout ce qu’ils ont vécus ensemble, qui sera rompu et que rien ni personne ne pourra remplacer.

Je vais même plus loin, il y a une différence infinie au fait qu’on existe ou qu’on n’existe pas. Je crois profondément que, le fait que chacun d’entre vous soit né, fait une différence extraordinaire : j’entends par là que le monde aurait foncièrement été différent si vous n’étiez pas nés un jour.

COMMENT BIEN DIRE SA RECONNAISSANCE ?

Alors la reconnaissance, pour laquelle Jésus nous interpelle ici, c’est celle-ci : la joie à voir dans l’existence de chacun de nous. Une existence singulière qui fait une formidable différence dans la vie de chacun des autres.

Bien dire la reconnaissance c’est délicat, c’est complexe, et l’intention est souvent maladroitement exprimée.                                           
Dieu, Lui, dit simplement : « Je tiens beaucoup à toi, tu es précieux et je t’aime ».

Alors comment dire notre reconnaissance

  • Dire « je t’aime et je suis heureuse d’être avec toi » à son conjoint, à ses enfants, à ses parents…
  • Ou bien… « Quelle joie de te croiser ce matin, cela me fait vraiment plaisir ! »
  • ou… « Je suis vraiment reconnaissant que tu sois à mes côtés, malgré ce que je suis et avec tout ce que je suis »
  • ou bien… « Je suis remplie d’élan quand je vois, à travers toi, que l’on peut aimer même quand c’est compliqué, même fatigué, et malgré tout ce qui pourrait faire qu’on a envie parfois de tout abandonner. »
  • ou… « Qu’est-ce que ça me fait du bien de vous avoir dans ma vie ! »

Bref, dire notre reconnaissance que, bien que nous soyons vulnérables, nous sommes les uns pour les autres et ça fait toute la différence ! Parfois un geste suffit.

Nous pouvons avoir une pensée, une prière pour les personnes dont la présence fait une différence dans notre vie ; pour celles qui sont sur le point d’arriver ; mais aussi pour celles qui ne sont plus là auprès de nous mais qui ont compté dans notre vie. Et nous pouvons partager ce regard reconnaissant, un autre geste ou un mot, avec chacune des personnes ici présentes, maintenant.

Amen.