La société qui nous entoure est comme une rivière: tout coule, tout change en permanence, rien n’est stable. Quelle Eglise pouvons.nous ‘etre? Quelle message l’Evangile apporte-t-il dans une société liquide?

Connaitre le monde qui nous entoure

Notre Eglise perd des plumes. La participation aux cultes diminue, les nombre de catéchumènes chute, etc. Devant ce constat évident, le Conseil synodal de notre Eglise nous invite à nous prendre en main en soulignant que nous ne pouvons pas continuer comme avant.

Les offres de l’Eglise d’hier ont été appréciées par la société d’hier mais ne sont plus adéquates pour celle d’aujourd’hui. Nous devons donc apprendre à connaitre la société dans laquelle nous vivons pour pouvoir mieux nous adresser à elle.

Dans ses recherches, notre Eglise est tombée sur les travaux d’un sociologue, Zygmunt Bauman, qui a trouvé une bonne image pour décrire notre société : il la qualifie de liquide. Nous vivons dans une société liquide.

Le conseil paroissial de Blonay-St-Légier s’est engagé depuis quelques années dans une réflexion qui vise à aider la communauté à être mieux adaptée à la société d’aujourd’hui. Pour sa retraite, il a souhaité aborder ce concept de société liquide. Le conseil de Vufflens-la-Ville s’est engagé sur ce même chemin lors de sa retraite il y a 2 semaines. Nous avons tous intérêt à mieux comprendre la société qui nous entoure et les travaux de M. Bauman vont nous y aider. Aujourd’hui, le message va donc être plus centré sur l’écoute de notre monde que sur l’écoute de la Parole de Dieu.

A la recherche d’un équilibre entre liberté et sécurité

Son point de départ est le constat que nous, les êtres humains, nous cherchons deux choses : la liberté et la sécurité. Une certaine sécurité nous permet de nous développer, d’avancer dans la vie. La liberté, quant à elle, est indispensable à notre épanouissement.

Le second constat de Bauman, c’est que nos sociétés n’arrivent pas à trouver un équilibre entre ces deux domaines. Soit elles offrent une bonne sécurité, mais au détriment de la liberté, soit c’est l’inverse. Aujourd’hui, nous vivons dans une société liquide qui favorise la liberté alors que hier, la société favorisait la sécurité : elle est alors qualifiée de solide.

Avant de mieux préciser les concepts de sociétés liquide ou solide, il est important de comprendre que Bauman critique aussi bien l’une que l’autre. Il ne dit pas que hier, c’était le paradis, et n’estime pas non plus que nous nous y dirigeons. Au contraire, il est assez négatif et à mon avis, avec raison.

Un exemple concret: des commerces locaux à l’achat en ligne

Bon, qu’est-ce que cette société liquide dans laquelle nous vivons ? Pour l’illustrer, rien de tel qu’un article du Temp de vendredi. Il signalait que les grands centres commerciaux sont désormais en perte de vitesse face à la concurrence des achats par internet.

Hier, dans notre village de Vufflens, il y avait quelques commerces qui nous offraient un choix restreint de produits mais qui permettaient aux villageois de se rencontrer. La liberté était faible mais les liens forts. C’était une société solide.

Puis, les grands centres commerciaux ont tué ces petits commerces. Ils ont offert un choix de produits plus vaste mais ont diminué la qualité des liens. On salue poliment la caissière, on croise une ou deux personnes, mais ce ne sont plus forcément les gens du village. La liberté est plus grande mais les liens sont plus faibles et plus éparpillés.

Aujourd’hui, les achats en ligne nous donnent un choix immense mais nous ne rencontrons plus personne.

Un des moteurs de cette transformation est la consommation. C’est parce que nous voulons consommer le plus librement possible que les liens se sont effilochés.

La société solide

La société solide, c’est celle qui a eu cours jusque dans les années 60. A cette époque, les structures sociales étaient fortes et contrôlaient notre vie. L’état, l’école et l’Eglise dictaient notre conduite et notre avenir était tout tracé. A la naissance, il y avait le baptême, cela ne se discutait pas. Le fils d’ouvrier faisait la primaire ou la prim sup puis allait en apprentissage et le fils du pharmacien allait reprendre la pharmacie.

On ne se posait pas de questions sur l’éducation des enfants, tout le monde faisait la même chose. On ne se demandait pas s’il fallait se marier ou non, la question ne se posait pas. Il y avait donc toute une série de cadres et de règles qui régissaient la vie. C’était très sécurisant de ne pas se poser de questions, mais la marge de liberté n’était pas bien grande.

La liquéfaction

Vous voyez bien que tout cela a volé en éclats. Les règles se sont relâchées, les institutions ne contrôlent plus grand-chose et les possibilités devant nous sont presque illimitées. Si votre papa est garagiste, vous pouvez devenir biologiste, vendeur d’articles de sports ou paysagiste. Tout est ouvert, mais c’est angoissant : que dois-je choisir ? Où sera mon bonheur ? Les rails de la vie professionnelles sont devenus une piscine de choix possibles.

Hier, j’étais défini par ma classe sociale, par mon métier. Aujourd’hui, cela n’a plus beaucoup d’importance. Ce qui me définit, c’est ma consommation. Ma réussite est mise en avant par les choses que je peux m’acheter.

Dans une société solide, on excluait celui qui ne suivait pas les lignes imposées par la tradition, par les mœurs : un enfant hors mariage vous mettait au ban de la société. Aujourd’hui, cela n’a plus aucune importance. Ce qui vous exclut, c’est votre consommation. Les parents le savent bien : si votre enfant n’a pas les derniers habits à la mode, s’il ne joue pas sur la dernière console vidéo, il est mis de côté.

Dans notre société liquide, l’être humain doit se construire lui-même. Il doit être flexible pour s’adapter au monde qui change sans cesse. Nous n’avons pas le temps de nous habituer à une nouveauté qu’elle est déjà remplacée par une plus moderne encore. Rien n’a le temps de se solidifier, tout bouge tout le temps.

Vous sentez certainement le stress que cela engendre de changer tout le temps, de ne pas pouvoir se reposer. La société liquide génère une énorme précarité, car nous sommes soumis à une pression sociale sans que nous ayons les moyens de pouvoir la supporter.

Des liens liquides

Comme je l’ai dit en introduction, cette liquéfaction touche également les liens sociaux. Bauman a écrit tout un livre sur l’amour liquide, où il relève l’énorme paradoxe des relations amoureuses d’aujourd’hui. Hier, on entrait dans une entreprise pour toute la vie professionnelle. Il en était de même pour le mariage. Aujourd’hui, les gens entrent dans des relations fondées « jusqu’à nouvel ordre », comme dit Bauman. Je fais partie de la société de gym jusqu’à ce que je n’en ai plus envie.

Nous voulons préserver notre liberté de mouvement et cela va jusque dans le couple. Nous sommes effrayés à l’idée de nous engager. Mais en même temps, dans ce monde en constant mouvement, nous avons besoin d’un partenaire stable et loyal, sur qui s’appuyer et compter. Alors que nous voulons la flexibilité, nous attendons la solidité.

Tout cela nous conduit à tenter d’accomplir l’impossible : avoir une relation sûre tout en demeurant libre de la briser à tout instant… Mieux encore : vivre un amour vrai, profond, mais révocable à la demande…

Il y aurait bien sûr encore beaucoup de choses à dire sur la société liquide, mais je pense que vous avez compris les grandes lignes et le mouvement qui la sous-tend.

Vous avez même là une clé de lecture pour comprendre les montées des nationalismes et des intégrismes. Les perdants de cette consommation, de cette flexibilisation et de cette globalisation, sont heureux d’entendre un discours qui offre la sécurité perdue dans la société liquide : des frontières, des policiers, une bonne sécurité sociale et la fin de la globalisation qui bouffe nos petits commerçants.

Et nous?

Le portrait n’est pas reluisant. Mais attention à trois choses :

  1. La société solide n’était pas meilleure. Elle posait simplement d’autres problèmes.
  2. En tant qu’individus, nous faisons partie de cette société. Nous agissons en partie selon ses règles, notre manière de consommer produit aussi des perdants. Nous ne sommes pas meilleurs.
  3. L’Eglise, par contre, a largement fait partie de la société solide. Elle a dicté une partie des comportements et règles qui ont volés en éclats. C’est une des raisons pour laquelle nous sommes tellement à côté de la plaque. Pour les gens d’aujourd’hui, nous appartenons à un passé dont ils ne veulent plus.

 

Je crois que nous avons encore beaucoup à offrir à ce monde, mais il faut trouver d’autres manières de le faire. Et je vous propose de retourner aux fondements de notre foi : Quelle est notre sécurité ? Quelle est notre liberté ? Avant de lire un texte biblique qui va nous donner une piste, je vous invite à prier pour cette société qui est la nôtre, pour nos frères et sœurs qui y vivent et qui, souvent y souffrent.

Intercession

Lecture Lc 24, 13-35

Suite du message

L’étude de la société liquide m’a passionné. Je trouve que l’Eglise a vraiment un message original et libérateur à apporter. Notre foi et la manière de vivre à laquelle Jésus nous invite sont une chance pour le monde d’aujourd’hui. Je me suis principalement demandé quelle liberté et quelle sécurité offrent la foi.

Un Dieu non consommable

La première chose qui m’a frappé dans ce récit des pèlerins d’Emmaüs, c’est que ces pèlerins sont justement en chemin, non seulement sur la route mais aussi dans leur cœur. Jésus n’a d’ailleurs pas arrêté de marcher durant tout son ministère. C’est un gars totalement instable qui serait très à l’aise dans notre société liquide.

Le ressuscité est même plus qu’instable, il est insaisissable. A peine les pèlerins le reconnaissent-ils qu’il disparait ! On pourrait se demander si Jésus n’a pas dépassé l’état liquide pour passer à l’état gazeux. Et pourquoi pas ?

L’évangile souligne que dans notre vie, il y a une part d’insaisissable et de mystère. Tout ne se limite pas à la consommation. Lorsque je deviens disciple du Ressuscité, lorsque j’entre dans sa sphère, je découvre un espace où je peux faire autre chose que consommer. Je deviens alors une personne.

Je ne suis plus soumis à mes désirs et je gagne une liberté nouvelle. La liberté que m’offre le Dieu de Jésus-Christ, ce n’est pas de pouvoir choisir mon métier, ni de choisir ce que je vais acheter. C’est la liberté d’être sous les yeux de Dieu sans aucune attente. Je n’ai ni besoin de correspondre aux règles sociales ni besoin acheter le dernier smartphone. Je peux être là, juste là, sans aucune pression, sans aucune attente. Devant Dieu, je ne suis jamais un déviant, jamais un looser. Je suis toujours et uniquement Laurent.

Le mystère de Dieu, sa face cachée, ouvre un espace devant moi : le monde n’est pas que matériel, il est aussi spirituel. Et moi aussi, j’ai une autre dimension. Moi aussi, j’ai une parcelle de divin en moi. Moi aussi, je suis destiné au Royaume de Dieu.

Je découvre le sens de ma vie. Il ne s’agit pas de suivre les rails dessinés par la société (Tu seras agriculteur comme ton père) ni ceux que suggère la publicité (Tu seras tellement plus heureux avec un abonnement au fitness). Le sens de ma vie est à l’horizon, dans le Royaume de Dieu.

Quelle sécurité offre la foi chrétienne?

Vous le constaterez, cela ne donne aucune sécurité pour le présent. Il n’est pas exclu qu’un malheur vous tombe dessus. Mais alors, quelle sécurité offre cette foi ? Celle que nous raconte le récit de Luc : Jésus nous accompagne sur notre chemin. Si, comme pour les disciples, une catastrophe est arrivée dans votre vie, si vous avez perdu un être cher, Dieu reste en lien. Il nous accompagne et nous pourrons dire, comme les deux disciples, que notre cœur brûlait en chemin, malgré notre tristesse.

La sécurité que nous offre la foi, c’est la communion avec le Ressuscité. Comme le dit Paul, rien ne peut briser cette communion. C’est cela qui est solide. Dieu ne nous dira jamais : « écoutez, j’ai un rendez-vous plus sympa ailleurs, je vous laisse ».

Vous me direz que le Ressuscité a disparu. Oui, mais il ne les a pas abandonnés. Il est encore avec eux, toujours avec eux. La vie et le monde sont tout le temps en mouvement, en transformation perpétuelle. La société solide a essayé de contrôler et prévoir. Elle a essayé de rigidifier la vie.

La foi accepte que nous allons nous faire balloter par la vie. Mais dans ces vagues, nous sommes fermement arrimés à Dieu.

  • La société solide avait construit une petite plateforme qu’il ne fallait pas quitter.
  • La société liquide nous dit : apprends à nager.
  • La foi nous dit que nous avons une bouée qui nous permet de flotter sur les aléas de la vie.

Le Judaïsme du temps de Jésus avait essayé de prévoir des lois pour toutes les situations de la vie. Jésus en a proposé une seule : aime ton Dieu et aime ton prochain comme toi-même. Il y a en même temps sécurité et liberté.

Si ces qualités pouvaient habiter nos communautés, nous offririons une belle alternative à la société liquide. Si notre communion pouvait être assez solide pour que personne ne soit exclu, si elle pouvait être assez liquide pour que chacun puisse partir et venir sans avoir à rendre des comptes, ce serait un beau cadeau.

Amen