Genèse 1, 24 à 2, 3

Colossiens 1, 15 à 20

T’es à qui?

Quand je suis arrivé comme jeune pasteur à Gryon, j’aimais bien participer aux activités du village pour faire connaissance avec les gens. Une fois, j’étais en train de dire bonjour à un cercle de personnes dont je connaissais une partie quand un vieux du village me dévisage et me dit : « T’es à qui, toi ? »

Il était comme beaucoup de ces personnes âgées qui ne connait plus la jeune génération et qui a besoin de situer les nouveaux en les rattachant à une lignée, à une famille. Cela permet tout de suite de classer la personne dans une catégorie sociale, dans une histoire, dans un tissu de relations. Si elle est enfant de l’instituteur, du riche propriétaire ou de l’ivrogne du coin, cela en dit aussi beaucoup sur son avenir, sur sa trajectoire probable. Bref, cela permet d’en connaître beaucoup sur l’identité.

T’es à qui ? Tu sors d’où ? Voilà exactement les questions auxquelles essaie de répondre le début de la Genèse. Car répondre à ces questions donne une partie de notre identité, nous situe dans le monde, nous dit notre place et notre rôle.

Es-tu enfant des dieux, des astres ou du hasard ? Es-tu un bâtard ou un enfant désiré ? Es-tu destiné à servir ou à commander ?

La Genèse répond par deux récits

Le premier est celui que nous avons lu dimanche passé et aujourd’hui. C’est une grande fresque très structurée, presque architecturale qui déploie la Création du monde au rythme des jours.

Le second ressemble plus à nos contes et légendes. Il raconte une histoire où Dieu crée d’abord Adam qu’il place dans un jardin. Ensuite, il crée les animaux et, pour finir, la femme. Cette histoire continue avec la rencontre du serpent. Ce deuxième récit fera l’objet des prochains messages mais il est porté par les mêmes convictions que le premier.

L’être humain: tiré de la terre par Dieu

La première conviction des récits de la Genèse, c’est que nous venons de Dieu mais nous ne sommes pas de la même nature. Il y a une différence radicale et infranchissable entre Dieu et la Création : Dieu est avant le temps et avant l’espace. Tout le reste est création de Dieu à partir du chaos.

D’où viens-tu ? Toi, l’humain, tu appartiens à la grande famille de la Création. Tu es de la même pâte, tiré de la même terre. Dans le 2e récit de la Création, Dieu utilise la même terre pour créer Adam que pour faire surgir les animaux. Et dans notre récit, si nous voulions traduire littéralement la phrase « Dieu créa l’être humain, mâle et femelle il les créa », il faudrait dire : « Dieu créa le terreux ». Nous retrouvons la même idée dans le mot « homme » qui vient de « humus »… et qui a aussi donné le mot « humilité ».

En même temps, toute la création porte la signature de Dieu. Tout ce qu’il fait est

  • le résultat de sa volonté et non du hasard
  • bon et non mauvais

La Genèse se démarque de toutes les mythologies qui entourent Israël et qui imaginent que la nature et les hommes sont le résultat d’un combat entre les dieux, d’une erreur, d’un hasard.

D’où viens-tu ? Tu es un terreux, comme toutes les autres créatures. Mais tu es un terreux voulu par Dieu. Tu viens de son amour, de sa volonté mais tu n’es pas de sa famille, de sa lignée. Son sang ne coule pas en toi.

Humilité et valeur

Dans cette confession de foi, il y a en même temps une grande humilité qui est tout à fait réaliste : je suis une poussière dans cet univers. Je viens de la poussière et je retourne à la poussière.

Et en même temps, il y a une grande tendresse : je suis voulu, aimé par Dieu, ce qui me donne de la valeur. Le maître de cet univers me regarde, s’intéresse à moi. Je ne suis pas une poussière sans nom, sans intérêt. Que fera Jésus quand il viendra sur terre ? Il regardera les gens, particulièrement ceux qui sont à terre, paralysé, aveugle, lépreux.

Ce que je viens de dire est valable pour toute la Création, pas seulement pour l’être humain. Tout ce petit monde se trouve être achevé à la fin du 6e jour.

Un jour à part

Surgit alors un 7e jour, complètement différent des autres, et que les Israélites célèbreront comme le Sabbat. C’est le jour où Dieu achève la Création nous dit le récit. C’est assez curieux car il semble en même temps que Dieu fait quelque chose et qu’il ne fait rien. Il ne crée rien, il n’y a pas de nouvelle créature dans ce 7e jour. Mais en même temps, il est précisé que Dieu porte la création à son achèvement, à son accomplissement.

Si l’achèvement de la Création a lieu le 7e jour, cela signifie que l’être humain, créé le 6e jour, n’en est pas le sommet. Quel est ce sommet ? Ce n’est pas un acte mais un bouclement, un repos : Dieu constate qu’il a fini.

Ce jour vide d’action est une curiosité unique au monde, propre à la foi d’Israël et reprise ensuite par les chrétiens. Il vaut la peine de méditer un moment sur cette étrangeté. Car c’est le premier jour de vie de l’être humain. L’humain est créé au soir du 6e jour et se réveille donc pour la première fois dans ce 7e jour qui est un jour de contemplation.

Le jour de la contemplation

L’être humain est invité à se promener dans la création et à contempler le monde que Dieu lui offre. Tout cela est donné, est cadeau. Rien n’est le fruit de son travail. C’est un message fondamental par rapport au travail de l’homme. Ton travail est utile mais il ne fait pas vivre le monde. Si tu arrêtes un jour de travailler, le monde continuera à tourner car il tournait bien avant ta naissance.

Oui, l’être humain reçoit la mission de dominer le monde -j’y reviendrais. Oui, il est gérant de ce monde. Mais non, le monde ne dépend pas de son travail mais de Dieu. Ton travail est relatif, tu peux donc le suspendre. Pour le dire autrement, l’être humain n’est pas le sauveur du monde, seul Dieu l’est et le sera.

D’où viens-tu ? Tu es le gérant d’un monde qui t’a été donné en cadeau et qui continue à être porté par Dieu.

Le jour de la confiance

Dieu s’arrête : la 2e conclusion à en tirer est que c’est maintenant à l’être humain de jouer. Dieu suspend son geste créateur, c’est à l’homme de le poursuivre. A sa manière, dans les limites qui lui sont imposées (il n’est pas Dieu, rappelons-le encore une fois), mais c’est bien à lui de jouer. L’être humain entre dans l’histoire, dans le temps qui se déroule. L’être humain n’est pas achevé, il est en devenir, en accomplissement.

Qui est-tu ? Pour dire mon identité, je devrais raconter mon histoire. Car mon identité n’est pas fixée dans un jour, elle évolue au fil du temps. Je suis un mille-feuilles de toutes les expériences de ma vie. Qui es-tu ? Je suis une histoire qui n’est pas déterminée à l’avance.

Le 7e jour, c’est celui où Dieu me fait confiance et me lâche dans la nature. C’est mon premier jour de liberté. C’est le jour où je peux célébrer son œuvre, où je peux dominer la terre à son image. Mais c’est aussi celui où je peux vivre à ma guise, inventer mon histoire et oublier et mon Créateur et le rôle qu’il m’a assigné.

L’être humain: un cas à part dans la création

Car si je suis une créature, au même titre que la mer, les oiseaux, les astres et les petites bêtes qui grouillent sur le sol, comme être humain, je suis aussi différent. J’ai reçu une place particulière que je viens d’esquisser en parlant de liberté et de domination. Alors, prenons maintenant le temps de voir la spécificité de l’être humain au sein de la Création.

La particularité de l’être humain s’articule autour de plusieurs pôles qui sont tous des dons de Dieu.

Gérant, responsable de la Création

Le premier pôle est la place de l’être humain dans la Création. Il est la dernière créature, on pourrait dire le chef-d’œuvre, à qui il est demandé de dominer les autres animaux. Comme l’être humain est végétarien, il ne s’agit pas de dominer les animaux pour son usage personnel, mais bien pour continuer l’œuvre de Dieu. L’être humain est en quelque sorte le gérant. C’est une grande confiance mais aussi une grande responsabilité. Et Jésus racontera souvent des paraboles où le maître de maison confie ses biens à ses serviteurs et s’en va.

En relation

Le 2e pôle tourne autour de la relation. Avec l’être humain, Dieu crée un vis-à-vis, une image de lui-même avec laquelle il peut parler. Dieu instaure ici la relation. Une relation qui commence déjà par un débat intérieur à Dieu. L’être humain est la seule créature qui demande à Dieu de réfléchir, de discuter avec lui-même : « Faisons l’être humain à notre image ».

Et l’être humain est également le seul à propos duquel il est précisé qu’il est créé « mâle et femelle », autrement dit, en vis-à-vis, en relation. Le 2e récit de la Genèse dira : « Il n’est pas bon que l’homme soit seul ». Le 1er récit raconte que c’est dans la complémentarité du mâle et de la femelle que l’être humain est image de Dieu. Tout seul, nous ne sommes pas image de Dieu : il nous faut être en relation.

Libre

Le 3e pôle tourne autour de la liberté. Contrairement à toutes ses autres créations, Dieu ne déclare pas que l’être humain est bon. Il faut encore voir ce qu’il va faire. L’être humain deviendra bon ou mauvais, selon le choix qu’il fera. Il pourra agir à l’image de Dieu ou non. Il pourra dominer les animaux à l’image de Dieu ou non. L’être humain n’est pas sur des rails, mais posé dans une création où il pourra agir à sa guise. Cette liberté sera le thème du message du face à face entre Eve et le serpent. Je ne m’étendrais donc pas plus maintenant.

Qui es-tu?

Qui es-tu ? Je suis celui à qui Dieu fait confiance et accorde une responsabilité. Je suis créé pour vivre en relation. Selon comme je vivrais cette relation, je serai, avec les autres, image de Dieu ou pas. Je ne suis pas défini une fois pour toute, je suis libre, et chaque jour, je suis appelé à être en relation responsable face à Dieu, face aux autres êtres humains et face à la Création. Chaque jour, je suis appelé à être à l’image de Dieu.

La Bible nous raconte que seul le Christ a su être cette image de Dieu. Seul lui a vécu selon le destin que Dieu nous avait tracé, sans nous y obliger. Il est une figure à imiter, un exemple à suivre. Mais nous le sentons bien : sans l’intervention de Dieu, cela semble hors de notre portée. Il faut non seulement que Dieu nous crée à son image, mais aussi qu’il nous restaure à son image. C’est cela, le salut, L’être humain rendu à sa dignité imaginée par Dieu.

Amen