Genèse 2, 15 à 24

Matthieu 18, 15 à 18

« Il n’est pas bon que l’homme soit seul ». Alors que Dieu a toujours considéré que ce qu’il avait fait était « bon », voilà qu’il constate que sa création n’atteint pas la bonté. Il faut à l’homme une « aide en vis-à-vis » est-il écrit littéralement.

Pour cela, le Créateur jette l’homme dans le sommeil et lui prélève une côte. L’homme a désormais un trou, un manque dans sa chair et dans son être. L’homme est désormais en manque. En manque, donc en recherche de sa côte, ou plutôt, de sa moitié.

Un homme en manque… de relation

Il est inscrit dans notre identité, dans notre chair et dans notre âme qu’il nous faut quelqu’un pour nous compléter. Ce n’est pas un choix, une option parmi d’autres. Pour être achevé, il nous faut quelqu’un, il nous faut être en relation.

Je ne crois pas que le récit biblique limite sa remarque au couple en affirmant que l’homme a besoin d’une femme et cela suffit. Au contraire, je crois qu’il souligne notre besoin de relation, de toutes sortes de relations : la côte qui me manque, c’est mon voisin, c’est mon ami, c’est mon collègue tout autant que mon conjoint.

Mais c’est vrai que la relation au sein du couple est le sommet de la relation, celle qui est la plus aboutie, la plus profonde, la plus intime, la plus complète.

Dans mon message, je vais donc surtout m’attacher à la relation du couple mais je souligne ici que tout ce que je vais dire est valable pour les autres formes de relation. C’est valable par analogie, souvent avec une intensité moindre, mais c’est comparable.

La solitude aujourd’hui

« Il n’est pas bon que l’homme soit seul ». Il y a moins d’un siècle, les foyers suisses formés d’une seule personne représentaient le 8,5% des ménages. Aujourd’hui, la proportion monte à 36,4% : plus d’un tiers des ménages ! 1,2 millions de personnes vivent seules.

Le divorce est bien sûr désigné comme le coupable principal de cette solitude : on divorce trop facilement, dit-on un peu partout. C’est vrai en tous cas pour 3 raisons :

  • le divorce est socialement admis, alors qu’autrefois, certains couples ne tenaient que sous la pression sociale.
  • la procédure juridique du divorce a été allégée
  • et pour une 3e raison que l’on soulève rarement. C’est que le mariage a besoin de l’accord de 2 personnes alors que le divorce se contente de l’avis d’une seule personne. C’est 2 fois plus facile de divorcer que de se marier.

Autant vous le dire tout de suite, je ne vais pas entrer dans une critique du divorce.

  • pour être constructif, il faudrait encourager à relever le difficile défi de la vie de couple plutôt que de critiquer son échec
  • ensuite parce que le récit d’aujourd’hui nous invite à chanter le couple.

Le sommeil d’Adam

Je vous invite donc à entrer dans la vision du couple présenté par la Bible. Elle commence par le sommeil dans lequel Dieu plonge Adam. Pourquoi Adam doit-il dormir ? N’est-ce pas merveilleux d’assister à la naissance de son enfant ? Certes, mais la femme est destinée à être l’égale de l’homme, pas son enfant. Le sommeil d’Adam garantit son mystère.

Cela me fait penser à un ordinateur. Quand on ne sait pas trop comment il fonctionne, on a vraiment l’impression qu’il fait des choses tout seul. « L’ordinateur a effacé tout mon travail ! » C’est comme s’il avait une volonté propre, voire même, des intentions mauvaises.

Mais tous les informaticiens vous le diront : l’ordinateur ne fait que ce que vous lui demandez. Ils le savent, parce qu’ils connaissent la machine : ils savent la démonter, ils savent comment fonctionnent les programmes, bref, ils en sont les maîtres parce qu’ils la connaissent.

C’est exactement ce pouvoir que Dieu interdit à l’homme en le plongeant dans le sommeil. Il ne doit pas savoir comment on crée une femme car il en connaîtrait le mécanisme et en deviendrait le maître.

Au commencement, le mystère

Quand Adam se réveille, la femme est là, achevée… et mystérieuse. Il pourra apprendre à la connaître, elle pourra dévoiler d’elle-même ce qu’elle veut. Mais elle restera fondamentalement un mystère, une personnalité à part sur laquelle il ne pourra pas mettre la main. Pour le dire autrement, elle aura toujours un jardin secret.

Et tout ceci est évidemment réciproque. L’homme et la femme se rencontrent achevés, venant chacun de leur monde, des rives du sommeil.

Une retenue qui ouvre à la parole

A son réveil, Adam ne va donc pas courir vers la femme comme un animal en rut et la posséder. Le mystère qui entoure la femme interdit cela, même si bien des descendants d’Adam n’auront pas cette délicatesse.

En se retenant de sauter sur sa femelle, Adam crée un espace où la parole devient possible. Devant la femme, Adam commence par parler. Le couple est un lien de parole. Avec mes parents et mes enfants, je suis dans un lien de sang. Avec mon conjoint, je suis lié par la parole, par notre dialogue.

Cela, les couples le savent et le disent. Quand je les rencontre pour préparer leur mariage, ils me disent tous l’importance du dialogue pour se comprendre. C’est bien d’essayer de se comprendre mais ce n’est pas toujours possible. L’autre est un mystère dont je ne pourrais jamais dévoiler tous les secrets.

Dialoguer pour rester en lien

C’est pour cela que j’invite les couples à dialoguer non pas d’abord pour se comprendre, mais pour rester en lien. Le couple disparait avec le dialogue, lorsque l’un des deux ne veut plus rien entendre.

Une des grandes difficultés du couple est donc bien de chercher à s’écouter. C’est pour cela que j’ai choisi comme 2e lecture cette recommandation de Jésus qui s’adresse aux fidèles d’une communauté mais peut tout aussi bien s’appliquer au couple.

« Si ton frère vient à pécher contre toi », dit Jésus. S’il te fait du tords, s’il cherche à te posséder, « va le trouver et fais-lui des reproches ». Autrement dit, instaure à nouveau le dialogue. Prends l’initiative, ne laisse pas aller les choses, elles ne se règleront pas autrement que dans le dialogue.

« S’il t’écoute », autrement dit, s’il entre en dialogue, « tu auras gagné un frère ». Dans la communauté, le dialogue permet de gagner un frère. Dans le couple, il permet de gagner un conjoint. C’est le dialogue qui fait le lien.

Persévérer dans le dialogue

L’intérêt de cette recommandation de Jésus, c’est qu’elle ne s’arrête pas là. Si l’autre fait le sourd, s’il reste étranger au dialogue, persiste mais fais-toi aider. Vas-y avec une ou deux personnes.

Jésus souligne simplement que quand un duo tourne au duel, il faut introduire une instance tierce. Le couple, qui se faisait face, se met côte à côte pour parler à une autre personne : ils peuvent alors regarder dans la même direction et découvrir de nouvelles perspectives.

Si cette seconde tentative ne joue toujours pas, Jésus n’invite pas à baisser les bras. Un frère ou un conjoint mérite une fidélité à toute épreuve. Mais cette fidélité a des limites. Si, à la 3e tentative, le frère reste sourd, alors, dit Jésus, « qu’il devienne pour toi comme le collecteur d’impôts et le païen ».

Il n’y a aucun mépris dans cette phrase, car les collecteurs d’impôts et les païens étaient les personnes que Jésus essayait de rejoindre parce qu’ils étaient perdus. Autrement dit, Jésus nous invite à constater qu’il y a des moments où nous avons perdu l’autre, où il n’est plus un frère ou un conjoint. Il est devenu un étranger, mais un étranger à rejoindre.

S’émerveiller

Revenons à Adam qui, au contact de la femme, s’est mis à parler. Il s’exclame et s’émerveille. Le mystère, que je souligne fortement, interdit la possession, ouvre au dialogue et conduit à l’émerveillement. Parce qu’il ne connait pas celle qui vient vers lui, Adam l’admire.

Savons-nous encore admirer notre conjoint ? Savons-nous encore nous émerveiller et le découvrir sous un nouveau jour ? Car un mystère ne s’épuise jamais. L’être humain qui vit à nos côtés change, évolue et révèle parfois des facettes insoupçonnées. A force de côtoyer une personne, son mystère s’use, et avec lui, dipsraît l’émerveillement.

Il faudrait encore prendre le temps d’écouter ce qu’Adam dit, car cela est plein d’enseignements. Mais il est temps de s’arrêter, car je crois que le mystère que je viens de rappeler donne largement de quoi méditer et aller de l’avant dans notre vie de couple et dans nos relations.

N’oublions pas qu’il est le garant du respect, du dialogue et de l’émerveillement. Comment le susciter ? Probablement comme Adam : en prenant le temps de ne pas franchir trop vite la distance, en regardant respectueusement. Et cela, à chaque réveil.

Amen

 

Bonus web: une magnifique citation de France Quéré

A notre temps, qui réduit volontiers l’amour à une hygiène et croit avoir arraché à l’homme « son tas de secrets », au demeurant « misérable », le texte de la Genèse témoigne de l’énigme profonde de la substance humaine, où l’aimée est toujours livrée au sommeil de l’amant. Moins née qu’amenée, la femme garde le mystère de son origine lointaine, et déploie chez l’homme la capacité de songes dont s’honore l’amour. Adam voit, faite et parfaite, l’œuvre de Dieu. Sa beauté le ravit, élargie par les rêves de la nuit profonde. Moitié jour, moitié ombre, la jeune humaine s’avance, et d’être à la fois la reconnue et l’inconnue relance le désir de l’amant et l’empêche de toucher à son but. Il la contemple, mais elle se dérobe à ses prises, reste irréductible à sa pensée et autres manières qu’il aurait de la saisir. Elle est l’autre de lui, comme il est l’autre d’elle. Chacun vient d’une autre rive du sommeil, où la connaissance n’accoste pas. Ce sommeil et ce vertige sont la condition de la dignité humaine.

France Quéré, La Famille, Editions du Seuil, 1990, p. 337