Jésus a eu un rapport assez particulier avec le péché. Au commencement de son ministère, Jésus a eu très tôt la réputation d’être l’ami des pécheurs, des gens de mauvaise vie. Ensuite, cette amitié avec ceux qui commettent le mal a été vue comme une vraie complicité. Jésus n’est pas seulement l’ami des pécheurs mais il est un malfaiteur. Finalement, les tribunaux juif puis romain le condamneront à mort. Il sera traité comme un malfaiteur. Cette escalade dans la compromission avec le péché conduira Paul à écrire que Jésus a été « identifié au péché ».

Luc 7, 36 à 50

2 Corinthiens 5, 20 à 21

Pasteur et faute grave: cela est-il compatible?

Imaginez un instant que votre pasteur ait commis une faute grave, une faute qui mérite une condamnation par un tribunal qui sera ensuite portée à son casier judiciaire. Quelle serait votre réaction ?

Bon, le pasteur est un homme comme les autres et il peut faire des erreurs comme tout le monde. C’est quelque chose qui est largement accepté aujourd’hui. Mais une faute grave…

Figurez-vous que c’est ce qui est arrivé. J’ai écopé d’un retrait de permis de 3 mois. C’est une mesure pénale que je vous raconte parce qu’elle m’a fait réfléchir. En deux mots, voici ce qui m’est arrivé.

En sortant du village de Bettens en direction de Boussens, j’ai accéléré comme d’habitude jusqu’à 80 km/h. Seulement, je n’étais pas en dehors du village, mais dedans. Je n’avais vu que les champs qui s’étalaient à ma gauche et qui me laissaient croire que j’étais dans la campagne. J’aurai dû être attentif au quartier de villas qui bordait la droite de la route et surtout au panneau de limitation qui était encore plus loin. Le radar était par contre tout à fait attentif.

La sentence est donc tombée : plus de permis pendant 3 mois. Pour un pasteur qui travaille sur 5 villages qui ne sont pas reliés entre eux par les transports publics, ce n’est pas pratique. Pas du tout.

Cela m’a fait réfléchir et j’aimerai partager avec vous 2 de ces réflexions qui seront utiles pour le message.

La connivence dans le mal

La première réflexion part des réactions que j’ai rencontrées lorsque j’avouais mon méfait. La plupart du temps, j’ai perçu de la compréhension, de la sollicitude, des propositions d’aide au déplacement. Une ou deux fois, j’ai senti une réaction un peu semblable à celle du pharisien Simon : un silence et un mouvement de recul, comme si quelque chose ne jouait pas, comme si le pasteur et la condamnation n’allaient pas ensemble.

Mais la réaction qui m’a le plus frappée est celle d’un jeune homme qui a éclaté de rire et qui, à la fin de la soirée, m’a ramené chez moi puisque je ne pouvais pas conduire. J’ai senti très nettement qu’une sorte de complicité s’était établie entre nous. C’est comme si ma condamnation me faisait descendre de mon piédestal et me mettait à son niveau.

Nous étions dans le même bain. J’avais même fait pire que lui car il n’avait jamais été condamné. Mais pour lui, ce qui comptait, c’est que nous étions du même bord, le bord de ceux qui se plantent et qui font faux. A cause de cela, une autre relation était possible entre nous.

L’ami des pécheurs: la réconciliation effectuée

Lorsque Jésus est devenu l’ami des pécheurs, je crois que c’est exactement cela qui s’est passé. Jésus n’est pas seulement descendu du ciel, il est entré dans le monde des pécheurs et ceux-ci se sont trouvés bien avec lui. A ce moment, dans cette connivence entre Jésus et les pécheurs, Jésus a déjà rempli sa mission : réconcilier Dieu et l’être humain.

Par ses gestes, la femme pécheresse manifeste cette réconciliation. Elle entoure Jésus, elle le touche, elle est tendre avec lui. Elle est proche de lui parce qu’il s’est approché d’elle. Ces deux vivent dans le même royaume, ils sont réconciliés.

En même temps que la connivence, on sent dans les gestes de cette femme un immense respect pour Jésus. Jésus s’est abaissé vers elle, mais à ses yeux, il n’a rien perdu de sa grandeur.

Curieusement, j’ai l’impression qu’il s’est passé la même chose avec ce jeune homme : malgré ma condamnation, je restais un pasteur crédible. Mais j’avais gagné quelque chose : une proximité qui permettait une autre relation.

Ma première réflexion m’a conduit ce mouvement de Jésus qui va avec les pécheurs, qui est même assimilé à eux au point d’être condamné comme un malfaiteur. Ce mouvement crée une intimité qui permet la réconciliation que Dieu recherche entre lui et les pécheurs.

Une déchéance acceptable?

Mais il faut constater que ce mouvement est une descente, une déchéance. Elle est nécessaire pour créer la proximité, mais elle est dégradante. Même si Jésus n’a commis aucune faute, il est vu comme un pécheur et un malfaiteur et c’est cela qui compte.

Mais cette déchéance est-elle facile à accepter ? Je crois que nous avons beaucoup de peine avec cela. Pourquoi avons-nous un temps de silence et un mouvement de recul quand nous apprenons que le pasteur a été condamné ? Pourquoi Simon est-il scandalisé quand la pécheresse touche Jésus ?

Pas de compromission avec le mal!

Pour y répondre, je vous invite à un détour par ma mésaventure. Vous entendez ? Je ne dis pas « ma faute », je parle d’une « mauvaise aventure ». Une des choses qui m’a surpris dans cette histoire, c’est l’énergie que j’ai mise pour bien faire comprendre que je ne suis pas un mauvais gars. Oui, j’ai commis une erreur, mais ce n’était pas exprès.

Au fond de moi, je ne suis pas un méchant et un malfaiteur. Je ne veux pas être amalgamé au mal. Lui et moi, ça fait 2.

C’est tout le contraire de Jésus : il s’est approché du mal, au point d’être compté parmi les malfaiteurs. Et moi qui suis un malfaiteur, j’essaie de m’en éloigner.

Mon retrait de permis m’a appris que je suis comme Simon : je ne veux pas être compromis avec le mal, alors que j’y suis jusqu’au cou. J’essaie d’expliquer que je ne suis pas coupable et pourtant, j’ai bien roulé à 80 km/h dans un village.

Quand nous disons que Jésus s’est fait l’ami des pécheurs, nous nous empressons toujours d’ajouter que lui était sans faute, qu’il n’a pas commis de péché. Nous essayons de le séparer du mal, de mettre le mal d’un côté et Jésus de l’autre.

Nous croyons que nous pouvons vivre hors du mal…

Pourquoi ? Parce que nous croyons que le mal est une réalité dont nous pouvons sortir, une réalité dont nous pouvons nous débarrasser. Une bonne partie de la foi juive était basée sur la séparation entre pur et impur. Et la Loi expliquait comment éviter l’impureté ou comment s’en débarrasser en cas de contagion.

Les pharisiens étaient des grands croyants engagés sur ce chemin de pureté spirituelle et morale. Ils veillaient à être en-dehors du mal. Pour eux, que Jésus aille se plonger dans ce monde a été un immense scandale. D’une part parce que Dieu l’interdit et d’autre part, parce qu’il est impensable que le Fils de Dieu, que le Saint d’Israël aille, dans le mal.

Pourtant, la simple venue de Dieu dans le monde signifie automatiquement qu’il baigne dans le mal. Non pas forcément qu’il commette le mal, mais qu’il ait maille à partir avec. Souvenez-vous du massacre des enfants de Bethléem par Hérode. Croyez-vous que Dieu voulait cela ?

La question n’est pas de savoir si Dieu est coupable, mais de constater que l’arrivée de Jésus est engluée dans le mal, dans la souffrance et qu’il le sera jusqu’à sa mort. Etre dans notre monde, c’est être dans un monde marqué par le mal :

  • par celui que nous produisons volontairement ou involontairement
  • et aussi, par le mal que nous subissons.

Il n’est pas possible de vivre ici-bas dans un monde pur. Pur de mal, pur de souffrance. Dieu l’a très bien compris et c’est pour cela qu’il est venu se mouiller dans notre monde.

En résumé…

Ainsi, la venue de Jésus dans notre monde signifie plusieurs choses :

  • Que le mal n’empêche pas Dieu de nous rejoindre. Dieu n’attend pas que nous soyons purs et sans faute pour nous recevoir. Il n’est pas un roi qui reçoit un mendiant dans son palais et le fait nettoyer avant de le recevoir. C’est un roi qui va dans la rue, s’assoir à côté du mendiant.
  • Que le mal n’est pas une réalité dont nous pouvons nous débarrasser nous-mêmes. Nous pouvons et devons lutter contre le mal et la souffrance. Mais il ne disparaitra pas de notre vie terrestre. Seul Dieu peut renouveler le monde et l’en débarrasser du mal.
  • Que le mal dont Jésus nous sauve n’est pas seulement le mal dont nous sommes coupables parce que nous l’avons voulu. Jésus nous sauve de tout le mal dans lequel nous baignons : celui que nous commettons volontairement, celui que nous provoquons involontairement, celui que nous subissons.

Face à Jésus, la seule attitude qui nous conduit à la vie est celle de la femme pécheresse : accueillir avec joie et humilité celui qui vient nous rejoindre dans notre réalité pour nous en sauver.

Amen

Note complémentaire

Pour qu’il soit possible de ne pas se compromettre avec le mal, la foi juive avait établi une liste de commandements à ne pas transgresser. Le mal étant ainsi délimité, il devenait possible de l’éviter. Et les rites de purification permettaient de se laver des souillures. Jésus a fait exploser ces limites, entre autre lors du Sermon sur la Montagne, lorsqu’il déclare, par exemple, que le commandement de ne pas tuer s’étend aussi à la colère et à l’insulte. Le mal est dès lors une réalité incontournable.

Jésus taxaient les pharisiens d’hypocrites pour cette raison. Mais il les plaignaient aussi car ils ne se rendaient pas compte qu’ils étaient des malades qui avaient besoin du médecin. En refusant de voir l’étendue du mal, on le laisse agir sur nous sans pouvoir le contrer, puisqu’il est nié.