Avec les frères arrivent la comparaison. Et avec la comparaison, la jalousie, le sentiment d’injustice, la colère. Y a-t-il moyen d’éviter la jalousie? Ou du moins, d’éviter que la colère ne dérape en règlement de compte violent?

Genèse 4, 1 à 15

Matthieu 5, 21 à 26

La naissance de la comparaison

Quand je suis seul au monde, la question qui se pose est : « Est-ce que j’ai assez ? Est-ce que je suis satisfait ? » Assez à manger, à boire, est-ce que je suis satisfait de mon travail ? Etc. 

Dès qu’arrive un frère ou une sœur, la question devient : « Est-ce qu’il a plus ou moins que moi ? » Est-ce que les parents s’occupent plus de lui ? Est-ce qu’il a une portion de gâteau plus grosse ?  

Nous ne nous regardons plus nous-mêmes pour voir si tout va bien pour nous, nous nous mesurons par rapport à l’autre. Notre bonheur ne dépend plus de notre satisfaction personnelle mais de la comparaison. 

Mon frère, mon égal

Pourquoi ce besoin de comparaison ? Parce que nous sommes censés être égaux. Quand on est enfant, l’idée de se comparer avec les parents ne nous traverseraient pas la tête. Ils sont hors catégorie. Mais les frères et sœurs sont des égaux. Ils ne devraient pas avoir plus que moi.  

Or, l’égalité n’est pas un fait. La réalité, c’est que nous sommes tous différents : il n’y a pas 2 humains semblables. Même 2 frères ne sont pas égaux : il y a celui qui est né costaud et celui qui est maigrelet, il y a celui qui est charmeur et celui qui est plus renfermé, il y a celui qui aime les maths et celui qui est bon en langues. Etc. C’est aussi valable pour des jumeaux. 

Les personnes ne sont pas identiques. Dès lors, qu’est-ce que l’égalité ? Comment traiter également notre fille et notre garçon ? Quand j’offre une robe à ma fille, faudrait-il que j’offre une robe à mon garçon ? Comme ils ne sont pas identiques, je dois agir différemment. A partir de ce moment, l’égalité ne va plus pouvoir être mathématique mais va être très subjective.  

Est-ce que j’offre à mon garçon un pantalon ? Il a le même prix, c’est une bonne idée ! « Elle a reçu une jolie robe alors que je n’ai qu’un bête pantalon ! »  

Vous voyez bien que nous allons juger que nous offrons un cadeau équivalent mais l’autre risque d’avoir une estimation différente. Il n’est pas possible d’être mathématiquement égal. Ce sera toujours une appréciation personnelle qui pourra être contestée. 

Au départ, il n’y a pas l’égalité mais la différence

J’essaie juste de dire qu’au départ, il y a la différence et non pas l’égalité. L’égalité peut être un but pour lequel nous voulons lutter. Mais il faut savoir que la lutte sera dure car : 

  • rien ne va dans le sens de l’égalité, ni la nature qui nous fait différents, ni le destin qui nous place dans des contextes différents, ni l’histoire qui nous emporte sur des chemins différents. 
  • ce sera toujours une d’égalité approximative. Elle pourra satisfaire certains et pas d’autres qui ne la jugerons pas équitable. 

Dès lors, la comparaison que nous pratiquons tous assidûment va nous conduire à la jalousie ou faire naître un fort sentiment d’injustice qui nous conduira à la colère. Voilà le poison de la communauté humaine et fraternelle : la comparaison.  

Pour vivre heureux dans un monde de différences

Le plus simple serait d’être raisonnable, de constater les différences et d’en tirer les 2 conséquences enseignées par la Bible et par tant d’autres courants religieux ou philosophiques :  

  • ne pas se comparer, « tu ne convoitera pas » mais être heureux de ce que le Seigneur a donné 
  • pratiquer la solidarité, aider les plus démunis pour rétablir un peu les injustices de départ. 

Comment vivre avec le sentiment d’injustice et la colère?

Mais l’être humain est-il raisonnable ? L’erreur serait de le croire. L’histoire de Caïn et Abel nous raconte qu’il n’en est rien. L’être humain compare et part au quart de tour. Puisque l’humain est ainsi, la question devient donc : commet faire avec ce sentiment d’injustice et avec la colère ? 

C’est un des enjeux de l’histoire de Caïn et Abel qui débute sur une inégalité : l’offrande de l’un est bien reçue et pas l’autre. Est-ce une inégalité objective ou est-ce une impression d’injustice ? Comment Caïn sait-il que Dieu regarde l’offrande de son frère et pas la sienne ? Le récit ne le dit pas. Il n’y a rien d’objectif, de mesurable qui est mentionné.  

Nous ne pouvons pas savoir si Caïn est effectivement moins bien traité ou s’il estime qu’il est défavorisé. Au fond, là n’est pas l’importance. Car l’impression de Caïn est là et elle génère la colère : c’est avec cela qu’il faut traiter. La question n’est pas de savoir si Dieu a été injuste ou si c’est Caïn qui comprend mal. La question est : que faire face à la colère ? L’attitude de Dieu va être très instructive pour nous, car c’est lui qui est pris à partie et c’est lui qui réagit. 

Que fait-il ? Il parle à Caïn et lui dit : « Pourquoi es-tu en colère ? Et pourquoi ton visage est-il défait ? Si tu agis bien, tu pourras relever la face. Mais si tu agis mal, le péché est comme un monstre, tapis à ta porte : il te désire ». 

Il y a plusieurs remarques à faire à partir de là. 

Dieu face à la colère de Caïn

Dieu ne réprimande pas la colère de Caïn. Comme si la colère n’était pas une mauvaise chose en soi. Dans notre culture protestante et vaudoise, il n’est pas bien de se mettre en colère. Pas du tout ! Il faut rester maître de soi et calme en tout temps. Pas de bouillonnements intempestifs. 

Mais Dieu ne fait aucun commentaire à Caïn… parce que Dieu se fâche aussi. Dans la Bible, il se fâche même beaucoup plus souvent que l’être humain : l’homme se met en colère 40 fois alors que Dieu 170 fois ! Par rapport à l’être humain, Dieu est donc un professionnel de la colère. 

Cela veut peut-être dire qu’il y a une bonne colère et une mauvaise colère : qu’en pensez-vous ? C’est peut-être plus juste de dire que la colère peut déboucher sur une bonne ou une mauvaise chose. C’est d’ailleurs ce que Dieu dit à Caïn : « Tu peux bien agir… ou tu peux mal agir ».  

La colère n’est pas mauvaise…

La colère n’est pas mauvaise en soi, cela dépend sur quoi elle débouche. C’est peut-être même bien qu’elle sorte, la colère. Car elle signale que Caïn souffre. Il est peut-être jaloux, il a peut-être mal compris la justice de Dieu, c’est possible. Mais il souffre d’une injustice. 

Dieu l’a compris. Et au lieu d’étouffer la colère de Caïn, il la reconnait et lui fait de la place. Cette attitude est le début de la sortie de la colère. Vous le savez, la colère est un bouillonnement intérieur où tout se mélange. Il n’y a aucune clarté dans la colère, aucun mot, juste une force intérieure qui pousse à l’explosion. 

En disant à Caïn : « Pourquoi es-tu en colère ? » il aide ce dernier à se rendre compte de ce qui se passe. Caïn n’est plus prisonnier d’un énorme sentiment qui le submerge, il sait désormais ce qui lui arrive : il est en colère. Maintenant qu’il le sait, il pourra la dominer. Sinon, comment dominer un monstre dont on ne connait pas l’identité ? 

La deuxième chose que Dieu ne fait pas, c’est qu’il ne se justifie pas. Il n’explique pas à Caïn pourquoi il a refusé son offrande et ne dit même pas s’il l’a effectivement fait. Car on ne peut pas argumenter avec la colère. Par contre, il invite Caïn à sortir sa colère en mots : « Pourquoi es-tu en colère ? » 

…mais elle peut déboucher sur du mal

A ce moment, Caïn fait le choix de ne pas parler, de garder sa colère. Elle ne sortira pas avec des mots, elle sortira avec des poings. C’est là que le sentiment d’injustice bascule et devient une nouvelle injustice.  

La colère peut aussi déboucher sur du bien

Mais Caïn aurait pu parler. C’est d’ailleurs ce que Jésus conseille : « Si tu te souviens que ton frère à quelque chose contre toi, va le trouver ». 

Que ce serait-il passé si Caïn était entré en dialogue avec Dieu ? Sa colère serait sortie en mots. La colère en mots va dans tous les sens, s’exprime avec des mots trop forts, dit des choses injustes. Mais les mots 

  • permettent de sortir la colère 
  • mettent de l’ordre dans les sentiments d’injustice. Quand je m’entends crier que c’est injuste, je m’entends exagérer, je m’entends dire des énormités, je m’entends aussi être injuste. 

Les mots me font entrer en dialogue avec moi, mettre de l’ordre dans mes sentiments diffus. Ils me font entrer en dialogue avec l’autre. Je ne suis plus un volcan qui va exploser, je suis un être humain en relation. 

Voilà ce que Dieu recherche : le dialogue. Après, si la colère de Caïn était sortie, Dieu aurait pu parler, s’expliquer avec un Caïn plus calme et à l’écoute. Voilà l’autre scénario possible. 

L’égalité n’est pas une donnée de départ : c’est un but à atteindre. Mais cela ne peut se faire que dans le dialogue, que dans la compréhension mutuelle. Car l’égalité qui nous fait du bien n’est pas d’avoir la même chose que l’autre mais d’avoir ce dont j’ai besoin.  

Le dialogue me permet de dire mon besoin, permet à mon frère de dire le sien. Le dialogue nous permet de voir que nous avons des besoins différents et que notre père ne va pas y répondre de la même manière. 

Amen